LI CHEVALIER

LI CHEVALIER

Texte de Luc Vigier

les encres de Li Chevalier 

 Flying soul

 

luc vigier.jpg     CATALOGUE DU MUSEE NATIONAL DES BEAUX ARTS DE CHINE     

 

Le très beau catalogue de l'exposition de Li Chevalier en 2010 au Musée national des Beaux-Arts de Chine renvoie par la facture et la précision typographique – doubles pages repliées sur elles-mêmes, reliure magnifiquement cousue, grand papier -- à l'art millénaire du livre en Chine. Mais il est aussi déjà une œuvre : la douceur des pages, la musique de leur déplié, le format très vaste en font une préparation de l'oeil à ce qui va suivre. À la manière de Kubrick, préparant la pupille du spectateur par deux minutes de noir complet pour l'Odyssée, les hasards des fascicules reliés ou bien la volonté même de l'artiste ont ménagé trois grands espaces entièrement blancs, trois pages vides et satinées. Péripétie d'édition ou désir, ces trois temps sont le prolongement idéal des textes-préfaces consacrés au Nihilisme, au Tao et à l'esthétique Chan, bientôt rebaptisé Zen. L'oeil commence sa trajectoire, se perd, peut peindre les lignes qu'il attend, ou bien accueillir sans intervenir cette contemplation provisoire du blanc, avec lequel dialoguent les encres de Li.

 

Et sur la page de droite, au quatrième temps, un paysage. Cette œuvre de 2004 contient les éléments profonds et récurrents qui apparaîtront dans les années ultérieures, constituées en variation et en séries : une horizontale courbe, des roches rondes en suspension – puis l'infini d'un ciel où s'embrassent et se confrontent les dégradés fantastiques des gris, des bruns et des noirs au-dessus d'une plaine de neige. De cette encre expérimentale sort un silence structuré aux voix multiples, qui force le regard et le déploie. La raison bute contre ce qui est une manifestation fine des encres et des textures détournant toute figuration au profit d'un transfert du Zen vers la trace peinte. Le paysage hésite constamment. Son statut change sous nos yeux: on croit reconnaître un lieu, on sourit en identifiant tel maître des perspectives en estampes, ce principe du petit détail placé dans le paysage végétal ou aquatique pour donner la profondeur, on partage un instant le calme et le silence, on s'installe tranquillement. Li Chevalier place les micro-signes nécessaires : verticales liquides, croix, lettres, suggestion d'habitations.

 

Très vite pourtant le vertige commence et le signe lui-même devient un élément instable, l'idéogramme tremble, les teintes du ciel s'affirment, amplifiées toujours par un travail incroyable sur la lumière sous-jacente, cette métaphysique des encres qui fait l'âme de ces toiles. L'une des encres de 2004 s'intitule « Flying Soul » et fonctionne à vrai dire comme programme. Ce vol, c'est le flottement fantastique des éclairages internes de l'obscurité . Il y a les paysages, les encres, la nuit, et dans la nuit, de la lumière. Plus d'une fois, le paysage est balisé : on peut y marcher, y rencontrer du narratif, on vous suggère un chemin, un conte parfois. Les techniques employées sont très variées et dans leur sophistication peuvent rejoindre paradoxalement des impressions sensorielles qu'on trouve dans les dessins « pauvres » de Victor Hugo (café, cendres, encre, rehauts de blanc et de sanguine). Ce n'est d'ailleurs pas la seule association possibles avec le XIXème siècle, symboliste notamment, et notre regard occidental peut convoquer Böcklin pour les îles funèbres, aussi bien qu'Odilon Redon pour le poudroiement des pastels gris et plus proche de nous De Staël qu'on croit réentendre dans « La nuit transfigurée, hommage à Schoenberg », en 2009, ou encore de Tapiès dans « Pendule Shopenhauerien » en 2010 .

 

 

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C'est pure projection occidentale, sans doute, appel à l'aide inter-iconique, recherche inutile de la citation. Li Chevalier vit complètement ailleurs, dans des espaces d'hyper-concentration optique, gestuelle et chorégraphique. Le rapport physique de révélation qu'elle entretient avec la toile est celui d'une chercheuse et d'une scientifique qui attendrait la résolution du conflit entre le précipité aléatoire des encres et l'énergie de la vision. C'est une intense mise en scène de soi, une recomposition du moment suspendu de la perception, toujours tendue vers l'étape suivante : la toile et le tableau ne sont que des propositions, des instants géo-psychiques et chimiques d'où s'élèvent des lignes musicales inattendues.

 

L'hommage à Schoenberg se situe dans cette synesthésie où la toile-partition tend soudain vers l'imitation du papier découpé et déchiré. Pris dans cette symphonie contemporaine des teintes et des grands gestes d'orchestre, on ne peut se départir dans l'abstraction même d'une tendresse et d'une sorte de mélancolie positive : on perçoit l'abandon, à soi, au monde, au silence, à la musique, aux matières, on considère avec étonnement la chaleur de la neige – les dégradés de blancs chez Li Chevalier sont particulièrement émouvants – et la solitude des signes (bois, esquisses de barrières, ombres de peuples en exil, temples, croix) prélude à une forme de réconciliation générale avec le cosmos. C'est une mystique très matérielle, fondée sur le potentiel de capture de la toile, véritable piège à particules. Les toiles sont traversées par des voies furieusement calmes, lactées, nocturnes, et les ensos semblent déformés par la violence du souffle. De fait, de nombreuse explosions ont lieu dans ces jardins d'encres et de résines, y traçant des frontières et des fractures. Li Chevalier secoue le principe de la contemplation, bouscule la stase, et joue des séries pour créer une forme de cinéma mental. Cela se perçoit aussi dans ses installations, toujours spectaculaires, de violons peints en séries – de l'image sur le corps même du son.

 

Il faut être attentif à cette force spécifique qui est celle du syncrétisme, sensible aussi quand on a la chance de l'interroger sur ses constellations intérieures et ses choix esthétiques. Les réponses fusent et elles concernent la toile, l'atelier, la méditation, la pratique, la pensée des lieux d'exposition, l'anticipation des regards. Les mains de Li dessinent dans l'espace : il faut des espaces suffisamment lumineux et isolés pour laisser les âmes voyager en dehors d'elles mêmes. Elle me dira sa surprise devant les lectures que les visiteurs font de ses toiles, toutes différentes, souvent très autobiographiques. J'y ai même retrouvé les vrais paysages de mon enfance. À son sourire, j'ai compris que ses toiles parlaient les langages universels de la mémoire et des pays perdus.

 

Luc Vigier Pour Li Chevalier

Paris 2015-Nantes juillet 2017



31/08/2017
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