LI CHEVALIER

LI CHEVALIER

Critique d'Emmanuel Lincot

 

 

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NE PAS PEINDRE L’ÊTRE MAIS LE PASSAGE

 

Li Chevalier a su renouveler un genre qui longtemps a fasciné de grands modernes ou contemporains parmi les plasticiens occidentaux. On pense bien sûr à Franz Kline, Paul Klee, Jackson Pollock, David Hockney, Henri Michaux et, plus récemment, Pierre Alechinsky. Si ces derniers ont retrouvé auprès des artistes chinois certaines de leurs applications dans l’ambivalence des possibilités qu’offrait l’usage de l’encre entre l’image et l’écrit, les artistes de Chine ont eux-mêmes développé, depuis le siècle dernier, des réflexions intenses remettant parfois en cause la légitimité d’un art séculaire et lettré. Cette réalité a été particulièrement éprouvée sur le continent chinois durant la longue période qui, depuis la révolution de 1911 jusqu’à la très brutale fracture maoïste, a rejeté en bloc l’art et le pouvoir lettrés, considérés comme le facteur majeur de la décadence de la Chine et de son assujettissement aux puissances impériales. En dépit des emprunts évidents faits à l’Occident pendant près d’un siècle et les ruptures que ceux-ci ont engendrées, l’art chinois, et plus particulièrement celui ayant recours à l’encre, résume au mieux l’ensemble de la période actuelle que nous vivons comme véritable pivot. C’est celle où la continuité est la mieux assurée, où l’aspect de transition est le plus dense, où la tradition fait "peau neuve". L’artiste Li Chevalier en est sans conteste l’une des plus illustres représentantes. Dans l’espace de ses œuvres et la sinuosité des tracés de l’encre se lit et se délie une réalité conçue comme processus en cours. On ne dira jamais assez, en observant les réalisations monumentales de Li Chevalier, que l’œuvre peinte est ici entièrement acquise à l’idée de respiration. Outre la nécessité d’une très grande disponibilité de l’esprit, Li Chevalier démontre une parfaite maîtrise du pinceau et un long apprentissage. Ce dernier ne saurait se concevoir sans réflexion philosophique, ni sans la fréquentation des grands classiques de l’art chinois – Bada Shanren (八大山人) et Shitao (石涛- –, à laquelle s’ajoute l’empathie pour deux maîtres, récemment disparus, dont la trajectoire fut également française : Zao Wou-ki et Chu Teh-chun. Idée, on l’aura compris, non de rupture pour Li Chevalier, mais de transformation dans le choix, devenu rare parmi les peintres de la Chine d’aujourd’hui, de privilégier la filiation sur le mode d’une abstraction.

 

Quoique demeurant ouverte à des critères extérieurs à sa tradition, la peinture à l’encre conserve aujourd’hui le caractère premier d’une spontanéité née d’un geste prolongeant le dynamisme de l’univers. L’intention suffit à l’expression qui ne recherche pas le travail ni l’habileté. L’action opère d’elle-même, suit le procès de l’univers tout entier pour qu’advienne la simplicité première d’un agir sans nom. Cette affirmation des valeurs, inscrite dans l’ordre de la nature, nous aide à percevoir le pli particulier pris par tout un contexte de civilisation et que Laozi,(老子) dans le Daode jing,(道德经) aborde de la façon suivante :

 

« Le Tao réalise (wei为 ) tout sans agir (wuwei无为 » (chapitre 37).

« Celui qui étudie accumule un peu plus chaque jour, alors que celui qui pratique le Tao élimine de jour en jour ; d’élimination en élimination on parvient à l’absence d’action. Il n’est rien que l’absence d’action ne réalise. S’emparer du monde doit se faire sans action… » (chapitre 48).

Cet idéal de spontanéité, de juvénilité recouvrée, implique souvent un refus de l’adresse, critère taoïste qui implique une absence d’artifice. La fraîcheur s’acquiert à force de travail, elle n’est pas donnée a priori et doit être recherchée. Li Chevalier privilégie le noir de l’encre et la blancheur de ses supports. L’encre possède toutes les couleurs en soi. Elle correspond à la matrice de tous les possibles. Shui Mo Hua 水墨画 (« encre/peinture ») en langue chinoise est, d’une manière explicite, l’homophone d’une notion clef dans la pensée lettrée que l’on traduit par « silence transformation ». À nous de suivre, à travers la complexité de ces formes mouvantes, la cohérence qui, par réseaux d’affinité, dépasse les contradictions de nos existences. La peinture de Li Chevalier ne dit guère autre chose. Et pourtant, elle dit tout… Allée et venue, repli-expansion, dispersion-concentration, latent-manifeste : la régularité du procès en cours auquel nous participons constitue un horizon de certitude absolue. L’art de Li Chevalier répond à une forme de lyrisme aléatoire. Dans le même temps, il répond à une série de règles picturales séculaires et chinoises, en apparence relativement simples, mais d’une grande complexité d’utilisation : ouvert/fermé (/), serré/clairsemé (/), vide/plein (/), loin/près (/), élevé/bas (/), sec/humide (湿/), clair/foncé (/), pinceau/encre (/). Ainsi, l’art ne se vit qu’au stade d’un parcours ouvert au changement et à l’expérience d’un regard, qui est à la fois le nôtre et celui du peintre tour à tour échangé en une alternance cultivée sur la durée.

 

Fin-début… Rome signifie peut-être cela dans le parcours de cette artiste. Le point ultime avant le redéploiement de son art vers des chemins qui échappent à l’univocité du sens. Des chemins où l’on aime se perdre, car nul n’en conserve la trace, et n’en sait encore moins le nom. Ces chemins qui, pour parler le langage du dernier Heidegger, « ne mènent nulle part… ».



30/12/2016
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